Gaetan Cals : ses dernières performances et son ressenti sur une année 2020 qui détone

Plus de 3 ans et demi après (voir ici !) on revient auprès de Gaëtan Cals. Le coureur licencié au CA Balma passe une année 2020, comme nous tous, comme chacun peut. Pour lui, à 32 ans, il n’a pas renoncé à sa progression, en témoignent sa 7è place cet été aux France de 10 000 m et le cap des 28’59 franchi. C’est un des meilleurs français sur la distance qui témoigne de son évolution aux côtés des meilleurs. Il ne dit pas les choses à moitié sur cette année 2020, entre la vie de coureur avec ce virus, et la polémique sur la percée incroyable des chaussures à lames de carbone, qui bousculent les règles du jeu et les repères de performance en course à pied. On échange beaucoup avec Gaëtan, cette fois-ci on partage avec vous !

Gaëtan, il s’est passé plus de trois ans depuis que l’on a fait ton portrait ici. Qu’est ce qui a changé depuis, au niveau sportif ou personnel ?

Salut Mathieu ! 3 ans déjà oui, je vois que Run in Pyrénées s’est bien développé depuis ! De mon côté, quelques changements au niveau professionnel puisque je débute une nouvelle carrière d’enseignant extérieur en Marketing du sport, dès novembre, à l’école AMOS Business School de Toulouse. Au niveau sportif, toujours licencié au club du CA Balma et accompagné par mon coach Patrick Deprez. La collaboration dure depuis plus de 11 ans et c’est toujours aussi passionnant de m’entraîner avec un spécialiste de ce calibre, toujours prêt à se remettre en question et améliorer son approche du demi-fond. Humainement et techniquement, il m’apporte beaucoup. J’ai de la chance d’être tombé sur lui !

Après 2017, j’ai connu deux années compliquées sur le plan sportif, avec des blessures, pas mal de doutes et des saisons minées par les abandons et les mésaventures en course. Mais la dynamique est bien repartie en 2020. Le groupe d’entraînement évolue également. Depuis fin 2019, je partage des séances avec l’international Flavien Szot, junior et 10ème des Europe de cross 2019, qui est arrivé sur Toulouse pour les études. C’est top pour la dynamique de groupe même s’il me mine sur certaines séances. Il compense (un peu) le départ de Benjamin Alquier pour la Suisse !

Malgré une saison quelque peu tronquée, tu as battu plusieurs de tes records. Comment l’expliques-tu ? Peux tu nous parler rapidement de chacun d’eux …?

La bonne saison de piste est dans la continuité d’un super hiver au niveau de l’entraînement. Mon coach a changé son approche et nous avons décidé de préparer le marathon fin 2019 pour voir comment ça répondait. Sans trop pousser au niveau kilométrage mais en multipliant les séances au « seuil », j’ai vu que la « caisse » s’était bien améliorée et j’ai ressenti de gros progrès sur les distances plus courtes. Je montais en puissance mi-février et on abordait les France de cross avec beaucoup d’envie, avec les camarades de club. Malheureusement on connaît tous la suite…. Annulation des France de cross, reports, etc…

Le confinement est arrivé début mars. Après discussion avec Patrick, nous avons pris la décision de ne pas couper mais de maintenir un rythme de 70 à 80 km par semaine, en alternant footings, fartleks à l’envie et des séances de renforcement chez soi. J’ai également investi dans un tapis de course (que j’ai revendu dès le déconfinement) pour éviter de sortir tous les jours avec l’attestation. Je l’avais positionné sur mon balcon, dans mon petit appart’. Je ne voulais pas lâcher, et l’opportunité d’une saison sur piste, décalée, a été un moteur au niveau mental. Le sport a été une vraie soupape durant ce contexte particulièrement anxiogène et j’ai mesuré la chance d’être en bonne santé…

Dès le déconfinement j’ai senti que j’étais frais et physiquement apte pour bien aborder la piste. J’arrivais à passer de bons fartlecks avec des 1000 en moins de 2’40 sur route, avec chaussure minimaliste. Les temps de récupération étaient plus bas au cardio, sur des séries spécifiques. On a pas mal travaillé en côtes pour gagner en puissance et le résultat s’est fait sentir rapidement sur le court, sur 1500 m dès la première sortie, où je bats mon record datant d’il y a 5 ans, en 3’51, dans une course de rentée où j’ai couru seul en chasse-patate une majorité du temps. Deux semaines plus tard, je battais mon record sur 3000 en 8’15, dans le vent et seul durant 2000 m, en me faisant sortir au sprint sur la fin. Je sentais que j’en avais sous le pied. Derrière j’enchaîne avec un 5000 qui se passe mal, je n’y étais pas mentalement, mais il me booste pour les France de 10 000 où je vais sans pression et bats mon record en 28’59. Une semaine plus tard, j’abaisse à nouveau mon temps sur 3000 en 8’07 (course faite avec Simon Bédard, 7ème des France de 10 000), puis j’enchaîne avec la 8ème place lors des France Elites d’Albi (14’06) et le 10 km de Castres remporté en 29’46. Avec 4 weekends de compétitions d’affilée, la coupure arrivait à point nommé.

Pacé, en Bretagne, LA piste pour le 10 000 m

« On est souvent à la recherche de l’état de grâce, en tant que sportif, cette course où quoi que tu tentes tu le réussis »

Sur le 10 000 tu fais partie des 10 meilleurs français. Et cette barre mythique des 29 min.. quelle belle performance ! Raconte nous ce que ça représente pour toi ? Que souhaites-tu aller chercher maintenant ?

C’est une barre symbolique et je mesure surtout ce qui a été mis en place pour y arriver. Le 10 000 est vraiment ma distance de prédilection. Sur 5000, je manque de vitesse pour aller chercher beaucoup mieux. Sur route, semi ou marathon, ma foulée n’est pas efficace et mon mental peut être défaillant. J’ai le sentiment que sur 10 000 c’est plus adapté, à ma foulée et à ma façon de courir au train. Cette année, arriver avec une vraie « prépa piste » était un avantage. Les années précédentes, le 10 000 était positionné en avril après les cross. Personnellement, je ne m’y présentais pas avec le même potentiel de vitesse, la même fraîcheur physique.

Ce France fut un chouette moment à vivre. Tout était réuni : la densité, l’envie, le matériel (on y reviendra…), la forme qui décolle au bon moment, le mental… On est souvent à la recherche de l’état de grâce, en tant que sportif, cette course où quoi que tu tentes tu le réussis. Cela a un peu été le cas à Pacé, où je partais sur du 29’10 soit 1’10 au tour. Je voyais qu’en 1’09 – 1’09″50, les tours passaient sans encombre. J’ai passé une majeure partie du temps à mener le groupe de chasse et je réalise une course équilibrée avec un négativ split (14’32 – 14’27). Devant l’écart était trop grand, mais on savait que la victoire se jouerait sous les 28’10, il fallait faire sa course sur le rythme travaillé depuis tous ces mois et ne pas sortir de son propre schéma.

Avec le recul, je pense que les 28’50 ou un peu moins sont atteignables, mais comme on dit, il ne faut pas se fixer de limites !

Comment vis-tu la situation actuelle, avec les contraintes sanitaires, le sport mis à l’écart…? Ton sentiment aujourd’hui ?

Le virus fait mal au monde du sport. 4,5 millions de licenciés en moins, dans les clubs, en France….

Le sport n’a pas la place qu’il mérite. Au niveau scolaire, j’avais compris que l’EPS prendrait plus de place dans les emplois du temps, qu’on pourrait rapprocher les associations sportives des écoles pour favoriser la dépense physique, créer du lien et, accessoirement, ne pas laisser des jeunes entassés dans des classes avec le masque sur le visage. Je ne sais pas si on prend le bon virage…

Ma volonté comme beaucoup de coureurs, après le déconfinement, a été de courir un maximum et de prendre toutes les courses qui se présentaient. Nous avons été chanceux d’avoir une saison de piste, des France Elites à domicile. Mais tous les organisateurs n’ont pas eu la chance de pouvoir monter leurs courses, sur route notamment. Certaines organisations ne s’en remettront pas… Et les salles de sport sont sur le point de fermer à nouveau…

Abordons maintenant un sujet qui divise, mais qui imprègne fortement l’athlétisme : les chaussures (Nike, entre autre) avec lames de carbone. Es-tu de ceux qui pensent qu’il faut vivre avec les progrès technologiques, ou penses-tu que ça dénature la pratique ?

Le sujet est épineux… On ne passe pas une journée sans en parler sur les réseaux sociaux. La réponse à ta question requiert un positionnement trop « binaire » à mon sens. Je pense que les chaussures dénaturent la pratique, c’est évident. Pour autant, elles font partie des évolutions modernes. L’IAAF s’est positionné assez tôt pour interdire certains modèles sur piste, mais a autorisé les chaussures carbones sur route (avec règlementation de la hauteur de semelle) … Les concurrents sont en train de s’aligner (Adidas et sa Adizero Adios Pro, Asics et son prototype aperçu au marathon de Londres) ce qui devrait équilibrer les choses. J’écris les réponses à cet interview devant les mondiaux de semi, suivis en direct. Les chaussures minimalistes et sans carbone se comptent sur les doigts d’une main (j’ai vu un ou deux athlètes max), la quasi-majorité des concurrents sont équipés. Les records personnels et nationaux sont légion. Je ne vois pas l’IAAF faire machine arrière, les enjeux commerciaux sont trop importants pour les équipementiers.

Donc à partir de là… Que faire ? Personnellement, j’ai choisi de les porter (en compétition) et j’assume ce choix. Je ne croyais pas à l’impact de ces chaussures jusqu’à fin 2019, jusqu’à les tester et mesurer l’apport considérable sur le plan de l’économie d’énergie. Les Next, pour ça, sont incroyables. Le problème c’est qu’à niveau égal, sur un France route par exemple, tu sais que tu pars avec un handicap si tu n’as pas le modèle. Tu prends tarif une fois, deux fois, puis tu te dis que tu vas faire comme les autres. Quelque part c’est triste, car ton chrono est moins révélateur et on parle plus équipement que méthodologie d’entraînement. Ta progression est « brouillée » et ça tend les relations entre les athlètes eux-mêmes.

Je pense qu’il faut donc reconsidérer les chronos actuels en prenant en compte ces chaussures. Si tout le monde les porte, la hiérarchie ne va pas changer et il serait cohérent, quelque part, de revoir les minimas pour les compétitions. Mais tu ne peux pas obliger tout le monde à les porter, donc… A haut-niveau, en tout cas, ils ne se posent plus la question et suivent le mouvement.

Sur piste, j’ai réussi à avoir le modèle Dragonfly la veille du 10 000. Initialement je ne les voulais pas mais un de mes collègues d’entraînement (je tairais son nom ! Ah ah … ) les avait en trop. C’est le modèle sans carbone avec la mousse Zoom X, celle des records du monde de Cheptegei (5000 et 10 000). Sur 10 000, beaucoup les avait. Je suis lucide et je sais que sans ces chaussures, il n’y avait sûrement pas moins de 29’00 ce jour-là. On partait sur du 29’10 car j’étais programmé sur ces allures. Avec les bonnes vieilles Victory, la fin de course aurait été plus compliquée.

C’est difficile de donner des estimations sur le gain car cela dépend aussi de la qualité du pied, de la foulée. En tout cas, les pointes ne m’ont pas sauvé aux France Elites où j’ai ramassé comme jamais, dans une course folle où le chrono était possible (je réalise 14’06 en explosant au denier 1500). Pas de miracle si tu n’as pas un minimum de pied, si tu talonnes avec cette paire ou si tu n’as pas de jus. C’est le côté « rassurant », si on peut en trouver un…

Je ne fais pas du sport de haut-niveau, il y a (très) peu de chance que j’obtienne une qualif en équipe de France (malgré les minimas pour la coupe d’Europe sur 10 000), je ne suis jamais parti en stage d’altitude et n’ai jamais bénéficié d’un encadrement « technologique » particulier (mesure régulière des lactates, test à l’effort, chambre hypoxique de récup ou autre) mis à part quelques cryos et les bottes de presso chez le kiné.

Chaussure ou pas chaussure, donc, je continuerai à chercher à m’améliorer par mes propres moyens et mon sérieux, grâce à l’entrainement, jusqu’au jour où je laisserai de côté la compétition.

« La logique « business » touche plusieurs sports et disciplines, pas que le demi-fond, mais les avancées sur ces chaussures stigmatisent la discipline. On sort un peu de cette culture « ouvrière » et de la mode « short t-shirt coton » »

C’est un peu la course à l’armement. Et pour le moment, c’est hors de prix. Pourtant, on voit même des coureurs régionaux se doter de ce modèle pour « suivre le rythme ». Comment tu vois ça, à ce niveau ?

Les chaussures sont chères, c’est clair, surtout quand on regarde la durée de vie. Maintenant, je connais des coureurs de trail ou des triathlètes qui ne roulent pas sur l’or, s’entraînent une à deux fois par semaine et qui mettent un budget bien supérieur à une paire de Next, dans les accessoires, le GPS, les vêtements de compression, les ravitos, etc… La logique « business » touche plusieurs sports et disciplines, pas que le demi-fond, mais les avancées sur ces chaussures stigmatisent la discipline. On sort un peu de cette culture « ouvrière » et de la mode « short t-shirt coton ».

Alors 150 euros pour une pointe Nike Dragonfly, 275 € pour une Next… C’est très cher. Mais qu’est-ce qui est gratuit aujourd’hui ? Ce qui peut interroger au-delà du prix, c’est la politique de distribution de Nike qui semble réserver la chaussure au compte-goutte, à certains partenaires et boutiques identifiés, pour susciter une forte demande. C’est le cas de la Dragonfly, la Next est désormais largement disponible. Pour moi, ça, c’est plus embêtant car tout le monde ne peut pas les acheter ou se fournir, et ça gêne pour l’équité en course car tu ne peux pas avoir le choix de t’équiper…. Les choses devraient rentrer dans l’ordre d’ici 2021.

A haut niveau, après une période de confinement, avec peu de compétitions et suite aux avancées technologiques dont tu viens de parler, les records tombent et les performances sont très souvent incroyables. Est-ce qu’on peut continuer de suivre l’athlétisme de haut niveau sans se poser des questions à la fois sportives, mais aussi plus profondes…?

Le problème du peu de compétitions est un faux problème, surtout à haut-niveau. Tu ne cours pas 50 compétitions à haute intensité par an pour arriver frais sur un 5000 ou 10 000 et battre des records. A très haut-niveau, il n’y a pas eu de break pour les meilleurs qui, pour la plupart, ont continué à bosser à l’entraînement, se sont préparés et sont arrivé avec l’envie d’en découdre. La saison a juste été décalée et les meetings (à huit clos) ont démarré finalement assez tôt. Ce qui interroge et qui alerte, car je pense que tu veux aussi en venir à ça, c’est le problème du dopage. On sait que les contrôles étaient peu nombreux voire inexistants durant le confinement dans certaines régions du monde. Les pointes donnent un avantage mais tu vois des athlètes pulvériser les records en arrivant frais. On ne peut pas tout mettre sur le dos du matériel. La lutte anti-dopage n’est pas égale dans tous les pays, c’est une certitude.

« Nous sommes entrés dans une nouvelle ère ou toutes les performances vont désormais être remises en question. »

Les « vieux » records, ces « bastions », qu’on pensait intouchables, tombent. Cela créé de l’émoi, prouve aussi que l’athlétisme est un monde conservateur, on accepte mal que des références que l’on croyait inatteignables soient effacées de la sorte. On se demande si Békélé, chaussé des points n’aurait pas « tapé » moins de 26 au 10.

On peut également parler de l’aide technologique sur les tentatives de record. Désormais, ces lumières, positionnées sur le rebord intérieur de la piste, indiquent le rythme à tenir. Cela enlève de l’émotion. On dit que tout est fait pour le sport spectacle, que les records sont faits pour être battus. Les records, d’accord… Mais le spectacle ? Je ne vois pas en quoi voir un/une athlète courir sur un tempo automatisé, en suivant des lumières, augmente la dimension spectaculaire ? Il n’y a plus aucun enjeu en fait, celui de l’échec ou de la réussite, ce qui fait la beauté de ce sport. Tu ne vibres plus, tu n’arrives pas à vivre le truc comme avant. On sait que tout est programmé pour atteindre l’objectif. J’étais presque rassuré de voir Sifan Hassan échouer récemment sur la tentative de record sur 10 000 m féminin l’autre jour…

Les moins de 2 h de Kichoge illustrent un peu cette quête du chrono. La performance est monstrueuse sportivement, mais il s’agit plus, pour moi, d’une expérience. Finalement, son « demi-échec » au marathon de Londres l’a humanisé, et je crois que l’athlétisme a besoin de ça aujourd’hui, de pouvoir retrouver de la crédibilité, de voir que des champions se plantent et se relèvent.

Photo Capture My Sport
Si tu as envie de parler de quelque chose que l’on n’a pas abordé, ou si tu veux résumer ta pensée…

L’athlétisme et le demi-fond ont souffert durant cette période.

J’espère que les jeunes qui progressent resteront motivés dans ce contexte d’explosion des performances alors qu’ils n’ont pas la possibilité de courir. Paris 2024 va arriver et on vient de priver la génération montante de Sa compétition. Les France piste cadets-juniors, positionnés à cette date ont malheureusement été annulés…

J’espère que 2021 nous offrira la possibilité de courir, qu’on pourra voir des courses locales, des cross dans la région, une saison de piste complète pour retrouver un peu d’engouement.

Je te remercie pour avoir pris le temps de rédiger cet interview. A bientôt sur une course, en espérant pouvoir raccrocher un dossard dans le coin !

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